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Le banc de l’église et le refuge des âmes fatiguées

Depuis quelques semaines, mes pas de pèlerin m’amènent régulièrement à retrouver un homme de mon âge.

Nous nous asseyons sur un simple banc, tout près de notre église d’Ychoux.

Rien de spectaculaire.

Pas de grande réunion.

Pas de programme.

Pas même nécessairement de longues conversations.

Simplement deux hommes assis côte à côte.

Et pourtant, je découvre chaque fois davantage qu’un banc peut parfois devenir un lieu de ministère.

Cet homme vient chercher quelque chose d’extrêmement simple et pourtant devenu précieux.

Un peu d’air.

Un peu de silence.

Un endroit où personne ne décide à sa place de ce qu’il devrait penser, ressentir ou faire.

Un endroit où il peut simplement redevenir lui-même.

Je ne veux pas juger sa famille.

Je ne connais pas tout de son histoire et l’amour lui-même peut parfois devenir maladroit lorsqu’il est traversé par l’inquiétude.

Nous pouvons vouloir tellement protéger quelqu’un que nous finissons, sans nous en rendre compte, par ne plus suffisamment l’écouter.

Voilà peut-être l’une des grandes questions que nos anciens nous adressent.

Protéger quelqu’un signifie-t-il décider pour lui ?

L’âge peut fragiliser le corps.

Il peut rendre certains gestes plus difficiles.

Il peut parfois nécessiter une aide véritable.

Mais vieillir ne fait pas disparaître la dignité.

Vieillir n’efface pas une histoire.

Vieillir n’enlève pas le droit d’avoir une opinion, un désir, un besoin de solitude ou simplement l’envie de s’asseoir tranquillement sur un banc.

Nos anciens ne sont pas seulement des personnes dont il faudrait organiser l’existence.

Ils demeurent des femmes et des hommes à rencontrer.

Des mémoires à écouter.

Des libertés à respecter.

Des présences à aimer.

Et peut-être avons-nous parfois tellement développé les moyens de prendre soin que nous risquons d’oublier le premier d’entre eux.

Être présent.

Voilà pourquoi ce banc près de l’église m’interroge.

Il n’a rien d’un cabinet.

Il n’a pas de formulaire.

Il ne possède ni règlement intérieur ni procédure d’accueil.

On s’y assied.

Et l’on écoute.

Parfois nous parlons.

Parfois nous regardons simplement passer les gens.

Parfois quelques mots suffisent.

Je découvre alors que l’écoute véritable commence lorsque nous cessons de préparer notre réponse pendant que l’autre parle.

Elle commence lorsque nous acceptons de ne pas résoudre immédiatement sa vie.

Écouter quelqu’un, ce n’est pas prendre possession de son histoire.

C’est lui offrir suffisamment d’espace pour qu’il puisse continuer à l’habiter lui-même.

Voilà exactement ce que devrait être un veilleur.

Non pas celui qui surveille.

Non pas celui qui dirige.

Non pas celui qui prétend savoir ce qui est bon pour l’autre.

Mais celui qui demeure suffisamment proche pour que l’autre sache qu’il n’est pas seul et suffisamment respectueux pour ne jamais lui enlever sa liberté.

Et je retrouve ici quelque chose de profondément évangélique.

Jésus demande souvent,

Que veux-tu que je fasse pour toi ?

Question extraordinaire.

Le Christ pourrait savoir.

Pourtant, il interroge.

Il laisse l’homme exprimer son désir.

Il lui restitue sa parole.

Peut-être devrions-nous apprendre à faire de même avec ceux que l’âge, la maladie, la solitude ou simplement la fatigue de vivre rendent plus vulnérables.

Avant de décider pour eux,

les écouter.

Avant de les protéger,

leur demander ce qu’ils désirent.

Avant de parler,

nous asseoir.

Je pense alors à ce petit banc d’Ychoux.

Le monde passera devant lui sans le remarquer.

Pourtant, pendant quelques instants, il aura permis à deux hommes de se rencontrer sans hiérarchie, sans précipitation et sans autre ambition que celle d’être présents.

Une église commence peut-être déjà là.

Pas seulement derrière ses murs.

Mais sur le banc qui se trouve à côté.

Dans cette frontière discrète entre le sanctuaire et la rue.

Là où quelqu’un peut venir déposer quelques instants le poids de sa journée sans être interrogé, catalogué ou jugé.

Je voudrais que nos églises restent ainsi.

Des maisons de Dieu dont la porte indique silencieusement aux âmes fatiguées,

« Tu peux t’arrêter ici. »

Et je voudrais que nous, prêtres, veilleurs, bénévoles, voisins ou simples passants, nous sachions parfois accomplir ce ministère infiniment humble.

Nous asseoir.

Écouter.

Respecter.

Et laisser à celui qui repart quelque chose que personne ne devrait jamais lui retirer,

la dignité d’être encore pleinement l’auteur de sa propre vie.

☩

Révérend Père Jean Marie HEINTZ
Abbé Mitré
Église Anglo-Catholique d’Europe
Président de l’association Les Veilleurs de Cœurs Landais
Président de l’association Le Prieuré Saint-Martin, Apôtres des Gaules

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