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Le viol des consciences : ce fléau qui frappe à votre porte et que personne ne veut voir

Aborder les violences sexuelles, l’emprise et les abus de conscience demande un regard lucide. Ce regard doit d’abord se tourner vers les personnes blessées. Leur parole mérite d’être entendue avec sérieux ; leur protection et la recherche de la vérité doivent passer avant la réputation de toute personne ou institution.

Le fléau traverse la société. Le reconnaître ne diminue en rien les responsabilités de l’Église. Au contraire : chacun doit regarder ce qui s’est produit dans les lieux placés sous sa responsabilité et agir pour que cela ne se reproduise pas.

I. L’ampleur des faits

En France, 5,5 millions d’adultes ont subi des violences sexuelles pendant leur enfance, selon les données reprises par la CIIVISE. La famille et l’entourage proche tiennent une place majeure dans ces violences : des personnes de cette sphère sont mises en cause par 60 % des femmes et 37,5 % des hommes qui rapportent des violences sexuelles subies avant leur majorité.

L’enquête Inserm–CIASE estime à environ 1,9 million le nombre d’adultes ayant subi, avant leurs 18 ans, des violences sexuelles commises par un membre de leur famille en France métropolitaine. Il s’agit d’une estimation statistique, et non d’un recensement exhaustif. L’enquête donne une fourchette d’environ 1,77 à 2,08 millions. Le chiffre concernant la famille seule et les pourcentages concernant la famille ou l’entourage proche ne recouvrent pas le même périmètre.

La même enquête présente les estimations suivantes pour d’autres auteurs ou milieux fréquentés pendant l’enfance :

• 216 000 personnes pour des violences commises par un membre du clergé catholique, prêtre, religieux ou diacre ;

• 141 000 dans le cadre de l’école publique ;

• 103 000 dans un club sportif ;

• 103 000 en colonie de vacances ;

• 51 000 dans le cadre d’une activité culturelle.

Ces nombres sont des estimations, et non des décomptes de plaintes ou de condamnations. Une personne peut avoir subi des violences dans plusieurs cadres : ces chiffres ne doivent pas être additionnés.

Pour l’Église catholique en France, sur la période 1950–2020, la CIASE estime à 216 000 le nombre de personnes victimes, pendant leur minorité, de violences commises par des membres du clergé. L’estimation atteint 330 000 lorsque sont également prises en compte les violences commises par des personnes laïques en lien avec des institutions catholiques. L’écart de 114 000 entre ces deux estimations montre l’importance des faits commis par des laïcs ; il ne constitue pas un recensement individuel de victimes distinctes. La commission a par ailleurs estimé à 2 900 à 3 200 le nombre de membres du clergé agresseurs sur cette période.

D’autres enquêtes révèlent des violences dans le secteur de la santé, mais elles mesurent une autre réalité : les violences sexistes et sexuelles subies par des professionnels adultes durant leurs études ou leur travail. En 2024, 54 % des femmes médecins répondantes à une enquête de leur Ordre déclaraient avoir vécu au moins une telle situation. Une consultation de l’Ordre national des infirmiers faisait état de 49 % des infirmières et infirmiers répondants. Ces catégories recouvrent des faits de gravité différente, des propos sexistes jusqu’aux agressions sexuelles. Elles ne sont donc pas directement comparables aux estimations concernant les violences subies pendant l’enfance.

Ces chiffres ont chacun leur méthode et leur périmètre. Ensemble, ils nous rappellent une exigence : aucun milieu ne peut se dispenser de vigilance.

II. L’emprise et l’abus spirituel

Une agression peut être précédée d’une longue mise sous emprise. L’auteur gagne la confiance d’un enfant ou d’une personne vulnérable, l’isole, brouille ses repères et lui fait croire que personne ne la croira.

Dans un cadre religieux, l’abus prend parfois une dimension supplémentaire. Une autorité spirituelle peut détourner la prière, l’obéissance ou la confiance reçue pour obtenir le silence. La personne blessée peut alors perdre confiance en elle-même, dans les autres et jusque dans sa foi.

Il faut le dire sans détour : la responsabilité des faits appartient à leur auteur, jamais à la personne qui les a subis. À celui ou celle qui ose parler, notre première réponse doit être l’écoute et la protection.

III. La responsabilité des institutions

Pendant trop longtemps, des alertes ont été négligées et des personnes blessées n’ont pas reçu l’attention et la justice qu’elles attendaient. Le travail de la CIASE a permis de documenter l’ampleur des violences dans l’Église catholique et d’entendre des témoignages longtemps laissés dans l’ombre. L’enquête indépendante et la reconnaissance des fautes sont nécessaires ; elles ne suffisent pas si les pratiques ne changent pas.

La responsabilité ne s’arrête pas à l’auteur d’une agression. Elle concerne aussi ceux qui reçoivent une alerte et disposent du pouvoir de protéger. Elle doit être examinée à tous les niveaux de l’autorité ecclésiale. En 2018, après une enquête sur les abus au Chili, le pape François a lui-même reconnu de graves erreurs dans son appréciation de la situation et demandé pardon aux personnes offensées. Reconnaître une erreur n’efface pas la blessure ; cela oblige à agir.

L’existence de violences dans la famille, l’école, le sport ou la santé ne saurait servir d’excuse à une institution religieuse. Elle appelle chaque milieu à la même honnêteté.

IV. Des règles nouvelles, mais une vigilance toujours nécessaire

Des règles de l’Église ont évolué. En 2019, le secret pontifical a été écarté pour certaines procédures concernant les abus. Les règles ecclésiales de signalement ont été renforcées, sans écarter les obligations prévues par les lois civiles. Le droit pénal canonique a également été réformé en 2021. Ces changements doivent se traduire par des réponses effectives aux alertes et par la protection des personnes concernées.

Des obstacles demeurent : la difficulté de parler, le temps écoulé depuis certains faits, la disparition d’auteurs présumés ou encore la lenteur de certaines procédures. Aucun de ces obstacles ne justifie le silence face à un danger actuel.

Lorsqu’un enfant semble en danger, il faut chercher une aide compétente sans attendre. En France, le 119 permet de signaler une situation préoccupante et d’obtenir une orientation.

V. Veiller sur les plus petits

Veiller, c’est croire qu’une parole mérite d’être examinée avec sérieux, sans promettre à la personne ce que nous ne pouvons garantir. C’est protéger sans chercher à régler discrètement une affaire grave. C’est faire appel aux autorités et aux professionnels compétents, former les personnes qui exercent une responsabilité et accepter qu’un regard extérieur examine nos pratiques.

Dans l’Évangile, la grandeur ne se mesure pas au rang occupé, mais à l’accueil réservé aux plus petits. Que cette parole nous empêche de détourner les yeux.

Que la lumière de la vérité, même lorsqu’elle est lourde à porter, reste notre guide. Dans la simplicité de l’Évangile et avec une justice ferme, puissions-nous veiller sur les personnes blessées avec un cœur droit. Le danger n’existe pas seulement ailleurs : il peut être tout près de nous. Notre vigilance doit l’être aussi.

Révérend Père Jean Marie, Abbé Mitré
Prêtre de l’Église Anglo-Catholique d’Europe
Président de l’association Les Veilleurs de Cœurs Landais
Président du Prieuré Saint-Martin, Apôtre des Gaules

Sources et repères

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